Création 2012 / 2013







Œuvre (Une Hypothèse de l'Art)


Au cours de mes deux derniers travaux "Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust" et "Plus, tard j’ai frémi au léger effet de reverbe sur I Feel Like A Group Of One" (Suite Empire), je n’ai eu de cesse de rencontrer le travail d’Edouard Levé.

La question de la représentation de l’humanité, sans y prendre la place centrale, comme l’a exercé ce dernier, inflige à l’oeuvre close de Levé une réflexion tendue sur la dissolution de l’artiste dans son propre geste de création. Son œuvre globale s’étend sur à peine dix années, et paraît bien moins réelle que fantasmée. Entre la conception de plus de 500 œuvres non réalisées pour la plupart, et le manuscrit Suicide qu’il dépose chez son éditeur quelques jours avant de se suicider, Levé construit tout un jeu de langage et d’images dont les notions de double, proposent une réponse à la question du propre et du commun, de l’intime et de l’universel.

Parmi ses travaux, Levé propose des reconstitutions photographiques de tableaux de Maître, de scènes de films pornographiques, de poses de joueurs de rugby au cours d’un match, en restituant pour chacune, une esthétique simplifiée (pas d’expression de visages et costumes neutres). La grammaire de l’artiste explore alors le stéréotype afin de créer un art détaché du message pour une logique d’effacement.

Je retrouve cet effacement dans mon désir d’aborder dans une phase trois de cette prochaine production d’ores et déjà en route, afin de poursuivre le trouble de cette logique d’un art dépourvu d’emphase et dont le sens n’est pas immédiat.

Comment concevoir un propre et éviter le stéréotype ? Comment parler de soi et à autrui sans se mythifier, sans se survaloriser (ou se stéréotyper) pour être certain d’être compris ? Pourquoi traverser dans le spectaculaire et l’art (qui suspend les instances de la communication) la perspective d’être commun ?

Sans être une adaptation à la scène du travail de Levé, encore moins un hommage déguisé à l’artiste, c’est aussi sous la forme d’une Œuvre que s’inscrira le processus de création de cette nouvelle pièce dont l’essence s’inspire évidemment du rapport entretenu de Levé avec la question de l’art. Le public convié à l’exercice de ce troisième opus, sera invité à faire l’expérience du désir d’art à travers l’impossibilité à le réaliser, à entretenir intimement cette notion cruciale de l’idée plus forte que son accomplissement physique. Cet inventaire, lieux de toutes les rencontres, de tous les possibles, engagera fortement la forme vers une action brute et sincère.

Le plateau de théâtre hypothétiquement traversé de témoignages, de troubles, où le fortuit danse avec le prévisible, sera cet endroit de l’utopie collective où le cadre du présent épuré par le souvenir, puis recadré par la mémoire involontaire pour acquérir des sens imprévus, ne seront finalement pas ceux qui réclament les présupposés de l’air du temps.

Il faut que ça communique, et pour que ça communique il faut qu’il y ait un terrain d’entente. Il s’agit de s’identifier au plus dénominateur commun que fixent les problématiques du moment. On regarde. On fait l’expérience. Puis on oublie. On passe à autre chose… Etant chorégraphique, le problème de l’art, n’est pas tant littéraire ou plastique que géométrique. Un artiste situé à la bonne distance apparaît définitivement comme celui qui exerçant un art, développe un projet entre le sens et le non-sens, entre le sens trop plein du message (instant) et le sens trop vide de la réification (durée).

Œuvre se jouera donc probablement sur cet équilibre et probablement encore après la représentation.

 

J’envisage la création de Œuvre comme l’achèvement des deux propositions précédentes, dont le processus même du geste de création, comme simplification de la logique communicationnelle, sera au cœur du dénouement.

Sur cette scène à envisager comme unique, seront proposés les signes de la représentation comme indices potentiels à des rencontres singulières.

Renaud Cojo, Septembre 2011



A propos de
"Œuvres"
"Un livre décrit des oeuvres dont l’auteur a eu l’idée mais qu’il n’a pas réalisées". C’est la premières des 533 oeuvres imaginaires énumérées par l’artiste Edouard Levé et, de fait, la seule à faire mentir son propre programme : Oeuvres existe bel et bien et, entre musée rêvé et foire aux idées, donne en deux cents pages (index compris) le catalogue d’une exposition fictive Les propositions sont froides, le style rigoureux, les descriptions sèches et précises : "Les résidus de gommage des dessins de tous les élèves d’une école des Beaux Arts sont recueillis pendant un an et agglomérés en cube" (n° 72) ; "Un manteau en vers luisants" (n° 64). Parfois, les dispositifs sont plus sophistiqués : Edouard Levé s’autorise alors des paragraphes plus longs, toujours au présent de l’indicatif et sans jamais rentrer dans le commentaire de l’idée à proprement parler : les disques, galeries, installations vidéo, performances, concerts, happenings, livres, photographies, séries, expériences visuelles et sensorielles inventoriées dans cette liste couvrent tous les champs de l’art moderne ou presque, comme une encyclopédie multimédia miniature ou une longue séance de zapping conceptuel.

Certaines des oeuvres imaginées dans Œuvres font écho au travail personnel de l’auteur : une série de photographies d’Angoisse (un village authentique, rencontré par hasard sur la route des vacances et dont il a effectivement immortalisé toute la normalité : mairie, église, dancing), une autre d’homonymes (portraits en 50 x 50 d’homonymes vivants de Georges Bataille, Henri Michaux, Emmanuel Bove et autres) ; quelques uns de ses matériaux de prédilection (images découpées dans des revues porno, rêves reconstitués) et de ses marottes (la dissolution de l’identité, l’anonymat, la superposition, les séries) se retrouvent également dans cette vertigineuse collection portative ou, simultanément confronté à la neutralité d’une écriture parfaitement administrative et à l’excentricité de projets réalisables mais souvent loufoques (effet d’accumulation aidant), on ne sait trop s’il faut rire ou pas. Lues isolément, les oeuvres peuvent ne même pas faire sourire (quoique : "Trace d’une limace géante, une large ligne visqueuse et incolore parcourt une exposition, s’accumulant devant les oeuvres où l’animal s’est attardé", n° 312) ; collectivement, elles ne permettent pas de garder son sérieux très longtemps, même si l’humour n’est pas forcément la dimension principale d’un livre où le milieu artistique lui-même (le musée, son stock, son architecture, la manière d’accrocher les oeuvres au mur, l’histoire de l’art) est abondamment mis à contribution.


Une Hypothèse de Projet

En attendant la mise en place du projet lui-même dont la création aura lieu sur la saison 2012/2013 au Carré/Les Colonnes (dont Renaud Cojo est artiste associé), des sessions de travail se dérouleront en amont de la création sur la fin de l’année 2011 et sur toute l’année 2012:

Enquêtes, Films, déplacements, détournements, reconstitutions, photographies, tentatives d’épuisement de la notion d’œuvre.

Un certain nombre de voyage seront effectués, dont les destinations constituent l’essence même du travail en cours.

Les « oeuvrants » qui officieront dans cette nouvelle proposition porteront en eux la perspective « d’être commun » et leur engagement au théâtre pourra être purement fortuit.



portfolio :

Photo : Renaud COJO / Design : Dan-Dan



Photo : Renaud COJO / Design : Dan-Dan



Photo : Renaud COJO / Design : Dan-Dan


Photo : Renaud COJO / Design : Dan-Dan